Monument aux morts
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Eugène Delpech (1854-1934)

Jusqu’au début du XXe siècle, les églises constituaient, avec les hôtels de ville, les seuls édifices présents dans chaque commune de France. Mais à la suite de la Grande Guerre, les monuments aux morts surgirent, 36 000 cicatrices indélébiles, au cœur de toutes les agglomérations du pays.

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Durand Frères entrepreneurs
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Dès 1919, les premiers apparurent, au moment où était votée (25 octobre 1919) une loi sur « la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » qui posait le principe d’une subvention publique ; le 31 janvier 1920 une loi de finances en fixait les modalités, et le 24 octobre 1922, le 11 novembre était décrété fête nationale.
Le très original monument érigé dans le jardin public entre dans ce mouvement national qui vit naître ces monuments. Non sans épisodes rocambolesques comme le narrait Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre qui remporta le prix Goncourt en 2003.
Les Archives départementales conservent à Agen un document précieux : un cahier d’écolier où sont notés les procès-verbaux des séances du « comité d’organisation constitué pour l’érection d’un monument à la mémoire des soldats de Clairac, victimes de la guerre .» La première réunion se tint le 3 octobre 1919, un an après l’armistice, quelques jours avant la première loi mémorielle. En faisaient partie Arthur Pauvif, maire, les conseillers municipaux Bitaubé, Delon et Noguès, Édouard Delpech propriétaire, Victor Durand entrepreneur, Sagrini propriétaire, et Salavoine sous-secrétaire à la mairie. Notons la présence d’Édouard, frère d’Eugène… Écoutons la parole du maire qui expose « comment est née à Clairac, comme d’ailleurs dans le reste du pays, l’idée de rendre à ceux qui ont payé du sacrifice de leur vie la rançon en quelque manière de ceux qui demeurent un pieux hommage de reconnaissance par l’érection d’un monument commémoratif. »

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L’emplacement est mis au vote : à l’entrée du cimetière, dans le jardin public, place Viçose : c’est le jardin qui l’emporte avec 7 voix. Il est ensuite décidé de convoquer MM. Laffitte, professeur en retraite et peintre, et Eugène Delpech, propriétaire et sculpteur, afin de prendre leur avis. C’est Delpech qui fut choisi pour la conception du monument, qui serait réalisé par les entrepreneurs Durand Frères. M. Sagrini, quant à lui, s’entendra avec les « demoiselles quêteuses » pour la souscription qui sera lancée, accompagnée d’un vin d’honneur. La date est fixée au 26 octobre ; en voici le programme :

  • Rendez-vous du cortège auprès de l’emplacement du monument projeté,
  • Poésie dite par un enfant de l’École,
  • Allocution éventuelle d’un représentant d’un culte,
  • Poésie dite par un enfant de l’École,
  • Allocution éventuelle d’un représentant de l’autre culte,
  • Allocution du maire,
  • Lecture par un mutilé des grades, noms et prénoms des morts et des disparus dans l’ordre chronologique,
  • Chœur par les élèves des Écoles libres,
  • Loterie entre les poilus, dans la salle du Conseil municipal, d’un certain nombre de lots d’objets formant le reliquat,
  • Vin d’honneur à ces derniers dans la salle Claverie. Les poilus et les souscripteurs étant seuls admis (avec les permissionnaires).

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Lors de l’inauguration, en 1922, les Clairacais découvrirent un monument bien différent des vaillants poilus en bronze qui inondaient la France : ils reconnurent d’abord le jeune Aimé Constiaux (décédé en 1985), levant les yeux vers sa sœur aînée, Blanche, qui tient en ses mains le Livre d’or de la Grande Guerre. Tous deux sont les enfants d’Adrien Constiaux, qui tenait le poste de garde-barrière près de Fontaine, où habitait Eugène Delpech. À la base du monument, une phrase en patois : N’oublides pas, Pichiou, lous que soun mors per la Patriou – 1918. La sculpture en pierre blonde est posée sur un socle de pierre, au cœur d’un exèdre en pierre de Thabor. Des plaques de marbre citent les 107 Clairacais « morts pour la France ». Son inscription au titre des monuments historiques, en octobre 2014 en souligne la qualité unique.
Ce monument est l’un des trois qui aient été érigés à Clairac : il en existe également un dans l’église catholique, et un autre dans le temple protestant ; l’examen attentif des trois listes réserve quelques surprises que nous révèlera le livre que rédige actuellement Laurent Guillemot, membre de la Société des amis de Clairac, qui rappellera l’histoire de ces héros involontaires d’un drame mondial.

Il n’est pas possible d’évoquer ce monument sans commenter celui qu’il avait sculpté en 1913, à la mémoire de l’abbé Lanusse, ancien aumônier militaire de Saint-Cyr – dont Delpech était issu – natif de Tonneins. La mairie de Clairac a la chance de conserver une esquisse en plâtre de cette œuvre ainsi que plusieurs autres œuvres de l’artiste, léguées par sa veuve.

Ceux qui souhaiteraient mieux connaître les monuments aux morts érigés en France et en Belgique peuvent se référer à la base de données créée par l’université de Lille III à l’occasion du centenaire de la Première Guerre Mondiale : cliquez ici.

Eugène Delpech (1854-1934), ancien capitaine au 4e régiment de chasseurs à cheval (démissionnaire en 1891) était sculpteur, élève d’Antonin Carlès. Travaillant aussi bien la terre cuite que la pierre ou le marbre, il fit une belle carrière d’artiste, exposant régulièrement au Salon des artistes français. Fils d’Adolphe Delpech, maire de Clairac de 1854 à 1871, il avait épousé à Marseille en février 1884 Isabelle Imer, d’origine suisse. Né à Clairac, il demeurait dans la propriété de Fontaine, qu’il avait achetée aux Boissy-Dubois. Ils eurent deux filles dont l’aînée, Claude, mourut avant l’adolescence : il sculpta son effigie pour le cimetière familial. La seconde, Daisy, épousa en 1927 Grégoire Feyguine.

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Eugène Delpech et son épouse Isabelle, à Fontaine. Photographie Delpech.
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Esquisse du monument à la mémoire de l’abbé Lanusse, 1913. Eugène Delpech. Clairac, Hôtel de ville, ainsi que la carte éditée par les élèves de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr pour financer le monument final. 1913.
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